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L’Art et le design à l’Africaine

Joelle Le Bussy, directrice de la galerie ARTE

A 51ans, Joëlle le Bussy est mère de deux enfants et aussi grand-mère, elle est la directrice de la galerie ARTE à Dakar depuis 13 ansGaleriste et designer, elle intègre aussi bien l’art et le design dans l’espace de la galerie que dans son processus de créativité. Elle incorpore ainsi l’art traditionnel dans des meubles contemporains. Joëlle est aussi designer d ‘intérieur et collabore avec ses clients en quête d’un environnement agréable et personnalisé.

Vous êtes galeriste, designer, ancienne membre du comité scientifique de la Biennale de Dak’Art. Vous exposez en Afrique, en Europe et aux Etats-unis et vous avez récemment obtenu le Prix du Design de la Fondation Thamgidi lors de la dernière édition du Dak’Art
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et notamment de celle de la galerie ARTE?

La Galerie ARTE a Dakar été créée en 1996, celle de Saly il y a 2 ans. Elle est spécialisée dans l’art, l’artisanat d’art, le design et plus récemment dans la décoration d’intérieur. Au début j’ai commencé par la présentation d’artistes plasticiens en majorité Sénégalais. Parallèlement, je « designais » des meubles fabriqués en sous-traitance par des menuisiers. Je me suis très vite confrontée à des problèmes de délais, de finition et aussi de plagiat. Donc en 2000, J’ai créé un atelier de production de meubles pour avoir plus de contrôle sur celle-ci. Les ébénistes de la GALERIE sont tous Casamançais. Le chef d’atelier, Lamine, a rassemblé autour de lui les meilleurs ébénistes de sa région. Ceux ci ont une connaissance du bois qu’ils tiennent de leur culture, ils savent mieux le travailler que quiconque, en particulier les essences de bois très dures comme le vène, le dimb ou le rônier. Ils tirent cette connaissance du bois par tradition car les adolescents reçoivent une initiation dans le bois sacré qui leur permet d’honorer et de respecter le matériau.

Aujourd’hui il semble que le design de meubles contemporains constitue une des activités principales de la galerie. D’où provient cette passion, cette fascination pour le bois ?

Lorsque j’étais enfant, mes parents avaient l’habitude de m’emmener visiter les expositions et surtout les antiquaires. Ils avaient un véritable amour pour les meubles en bois cirés, ce sont eux qui m’ont transmis cette passion. En 1981, je me suis mariée et je suis venue vivre au Sénégal. J’ai voulu alors meubler ma maison et je n’ai trouvé aucun meuble à mon goût. Les seules boutiques de la place proposaient des meubles brillants en provenance d’EUROPE. J’ai trouvé dommage de ne pas profiter du bois massif, précieux dont on dispose en Afrique et qui est tout simplement exporté en Europe (et maintenant en Chine..) Ces bois sont ensuite réimportés en AFRIQUE, transformés en panneaux de particules, sous forme de meubles qui ne me plaisaient pas. J’ai travaillé pendant 8 ans dans une grande société de transit de la place et chaque jour je voyais des conteneurs de meubles débarquer au port et les dédouaner amenait toutes sortes de tracasseries administratives, sans parler des droits de douane exorbitants. Je me suis demandée pourquoi les Sénégalais ne consommeraient pas d’avantage de meubles fabriqués localement. Nous avons en effet du bois magnifique en Afrique et des artisans très habiles au Sénégal…Pourquoi importer des meubles qui souvent sont faits de particules de bois aux finitions trompeuses? Petit à petit l’idée à germé et j’ai donc ouvert la galerie pour présenter non seulement des tableaux mais aussi des meubles originaux, aux finitions soignées, fabriqués localement dans des essences de bois massif, précieux et de première qualité .

Vous dites « que vos meubles racontent l’histoire esthétique de l’Afrique » Pourriez-vous définir quelques concepts de votre processus de créativité ?

J’ai lancé deux collections de meubles et objets. La première est la collection THIOSSANE où, pour le design des meubles, je récupère des éléments traditionnels de l’Afrique comme les portes Dogon, Baoulé, Ashanti que j’intègre dans mes meubles. Ainsi à travers ce geste, les portes Dogon transmettent et perpétuent l’histoire du peuple Dogon avec contemporanéité. Pour les accessoires comme les poignées et boutons de porte en bronze, Ils sont tous faits à la main avec la technique de la cire perdue ; une tradition artisanale Africaine qui est aussi transmise à travers les meubles.
La deuxième collection est contemporaine. Pour celle-ci j’assemble entre elles les différentes essences de bois pour en faire du patchwork. Cela ressemble à la marqueterie bien que la technique soit différente. Je mets ainsi à profit les couleurs naturelles des bois ainsi que leur veinage variés pour créer des meubles et objets aux lignes pures et simples. Dans cette collection la beauté du bois est mise en valeur par l’harmonie des couleurs et par un travail soigné.
Les meubles sont des pièces uniques ou faits en série limitée. Chaque meuble est estampillé du logo ARTE.

À part les meubles quels sont les objets et les divers produits que l’on peut trouver dans la galerie ?
IL y a les œuvres d’art. La Galerie organise trois expositions individuelles par an et expose en permanence de l’art africain contemporain. Nous privilégions les expositions des Maîtres de la peinture sénégalaise mais « dénichons » et encourageons les jeunes talents
Nous présentons aussi de l’artisanat sous-régional comme l’artisanat Touareg et aussi l’artisanat du Sénégal comme les assiettes peintes à la main ou les suweer –peinture sous-verre, tradition artisanale Sénégalaise- Récemment, j’ai organisé une exposition à Paris à la Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur, et j’ai eu à présenter des objets confiés par des artisans.

On connaît l’esthétique de vos objets divers. À quoi ressemble votre intérieur ? Quels styles, quels objets de décoration peut-on trouver chez Jöelle ?
Mon intérieur est à l’image de la galerie donc de moi-même. C’est un mélange d’Afrique et d’occident et il reflète ainsi ma personnalité puisque je suis métisse.
Les meubles sont en bois d’Afrique aux lignes épurées, j’ai des toiles de maître comme Viyé Diba, Souleymane Keita, Amadou Sow et également des œuvres de jeunes artistes. Pour ce qui est de l’art traditionnel, j’ai quelques portes Dogon, une statue Tellem , des poteries maliennes et des tissus Nschak zaïrois.

En tant que designer d’intérieur, quel regard portez-vous sur les intérieurs au Sénégal? Quels conseils pouvez-vous donner aux femmes Sénégalaises et peut-être aux femmes Africaines?
Je ne pourrais donner de conseils car je pense que l’esthétique est une question de goûts avant tout. Il est difficile de généraliser car au Sénégal, la décoration est assez éclectique, les goûts y sont très variés. Certains Sénégalais sont des amateurs d’art donc très souvent leurs intérieurs reflètent l’art et le design contemporains avec de belles œuvres, des tapisseries locales, des meubles design. D’autres, comme partout dans le monde, vont plutôt pencher vers les meubles vernis et les sofas en cuir. Encore une fois, cela dépend vraiment des goûts des uns et des autres, on ne peut faire une généralisation.

Aujourd’hui on constate que les intérieurs se métissent. Les styles fusionnent ; des masques d’Afrique, en passant par les meubles Chinois ou tissus d’Asie. Pensez-vous que ça soit une tendance ou un phénomène durable ?
Avec la globalisation, les gens voyagent de plus en plus et sont moins cloisonnés dans leur culture. Il y a un brassage, un métissage des cultures qui est reflété dans les intérieurs. Beaucoup d’Européens vivant à Dakar sont confrontés aux cultures locales et s’imprègnent donc de celles-ci et des styles du pays. En France, on note que des grandes marques de meubles présentent des styles appelés en occident « ethniques » ou design « exotique » qui prouve que la tendance est aujourd’hui au métissage des styles.

Quelles projections faites-vous sur le design d’intérieur en Afrique et plus particulièrement au Sénégal?
Le Sénégal a une fibre artistique plasticienne traditionnelle, probablement une des premières en Afrique et ceci grâce au Président Senghor, qui a ouvert plusieurs structures dont l’Ecole des Beaux Arts et a beaucoup œuvré pour la culture au Sénégal. Je constate que les Sénégalais visitent les expositions de plus en plus. La biennale Dak’Art est une vitrine qui attire du monde, les galeries sont nombreuses à Dakar. Je pense donc que la décoration a une place grandissante. Je suis absolument convaincue que cela va aller de l’avant !

On constate votre engouement pour l’intégration, la combinaison de pièces traditionnelles dans des meubles contemporains. Pourrait-on voir un jour ce genre d’assemblage comme un élément architectural d’un intérieur ou voire une façade ?
Ces assemblages existent déjà, l’héritage de l’architecture Soudanaise notamment celle de la mosquée de Djenné a inspiré la polyclinique ou la devanture de l’hôpital Le Dantec. Senghor dans son concept du parallélisme asymétrique a aussi donné le coup d’envoi à une architecture contemporaine inspirée de la tradition africaine. Je pense effectivement qu’on verra de plus en plus ce genre de combinaisons entre tradition et design contemporain dans les concepts de design. Il avait compris que l’avenir est dans le métissage des cultures, c’était un précurseur.

Sur le plan académique, pensez-vous qu’une école de design puisse voir le jour à Dakar ou dans une autre ville Africaine ? Seriez-vous intéressée par une telle initiative?

Tout à fait ! Beaucoup de designers sont formés à l’étranger ou autodidactes. Aujourd’hui au Sénégal, d’excellentes écoles de niveau supérieur s’ouvrent dans tous les domaines et pourquoi pas dans le design ? Si on me le proposait je serais prête à m’impliquer dans un tel projet.

Votre mot de la fin ?
L’Afrique est un continent qui reste encore mystérieux et souvent inaccessible dans sa compréhension pour l’occident. En Afrique le savoir-faire artisanal est toujours traditionnel et nous ne connaissons pas la fabrication en grande série comme en Asie. Cela est bien sur un handicap économique car il est difficile de commercialiser des produits sans production de masse mais c’est aussi un avantage pour une clientèle raffinée qui recherche des pièces authentiques, faites en petites série ou pièces uniques. Ce type de clientèle est à la recherche d’un artisanat fait à la main avec des matériaux originaux et non de substitution. Notre succès vient aussi de ce là car le continent excelle dans ce domaine et offre une créativité exceptionnelle. De plus, l’ère OBAMA est un facteur qu’il ne faut pas négliger pour le regain d’intérêt des occidentaux par rapport à l’Afrique.

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